Un appel à revoir la copie des profs d’économie

Un appel à revoir la copie des profs d’économie

L’université ne semble plus en mesure de former des esprits ouverts, novateurs et responsables, jugent les auteurs de l’appel.

(Keystone)

Dans la foulée de la crise, une vingtaine de professeurs suisses et européens d’économie, de finance, de gestion souhaitent un renouvellement de l’enseignement et de la recherche. Ils ont publié un appel pour alerter opinion publique et monde politique.

«Les auteurs de cet appel constatent avec inquiétude que trois ans après l’éclatement de la crise qui a fortement mis en lumière les écueils, limites et dangers ainsi que les responsabilités de la pensée dominante en matière économique, cette dernière continue à exercer un quasi-monopole sur le monde académique»…

Ainsi débute cet appel publié en milieu de semaine dans le quotidien Le Temps. Le mouvement a pris entre Genève, Fribourg et Zurich. Il a obtenu des soutiens en France, en Espagne, en Allemagne et, comme le souligne l’économiste Paul Dembinski, la volonté de «ramifications internationales» est là.

Conséquence de la crise, le débat autour des échecs de la pensée économique dominante a lieu dans pas mal de pays. Mais un appel aussi clair, centré sur l’université, est tout à fait original.

Le constat des auteurs, résumé par Paul Dembinski, est le suivant: «Le dogmatisme régnant dans l’académie, qui se reflète dans les critères de scientificité très unilatéraux de la recherche économique, ne permet pas l’épanouissement d’un pluralisme de la pensée.» En clair, l’université a la plus grande peine à former des esprits ouverts et responsables, capables d’affronter les défis.

Cette pensée, dominante depuis un demi-siècle, a pour fondement l’homo oeconomicus. En gros, l’homme est mû par la recherche égoïste de la maximisation de son utilité (de sa satisfaction, du profit). «S’est greffé sur ce noyau une très large partie de la théorie économique, toute la finance et une bonne partie des analyses économiques des entreprises», constate Paul Dembinski.

L’homo oeconomicus

Le lien avec la crise? Schématiquement, pour la vision dominante, le marché s’auto-équilibre par la confrontation des «instincts oeconomicus». Cette vision a conduit les entreprises à «enregistrer des profits trop facilement, trop tôt et sans tenir compte des risques», indique Paul Dembinski.

«On a vu aussi les marchés incapables de régulariser la situation, note Rajna Gibson. Il a fallu faire appel à la réglementation, à des plans de sauvetage, etc. Le laissez-faire est une approche très séduisante mais qui a ses limites. Les limites de cette pensée libérale méritent une réflexion.»

Représentante mondialement connue de l’approche mainstream en finance, cette enseignante à l’université de Genève a signé l’appel. Elle n’est pas certaine que les leçons de la crise soient tirées dans les milieux académiques.

«Il y a eu des papiers, des réflexions sur les origines potentielles de la crise. Mais je ne suis pas sûre que cela ait créé l’ouverture d’esprit suffisante. (…) Beaucoup de nos enseignements sont basés sur des modèles quantitatifs. L’idée n’est pas de dire que tout ça n’est pas valable. Mais il faut rester conscients des limites de la modélisation des comportements humains dans le domaine de la gestion financière. Ce n’est pas une science exacte.»

Ethique et pluridisciplinarité

Rajna Gibson souhaite «aligner la recherche et l’enseignement de la finance sur une certaine vision éthique de la société. Faire entrer des dimensions éthiques ou de responsabilité en matière d’environnement dans la modélisation financière et dans nos enseignements».

En apportant sa caution, elle appuie surtout une approche pluridisciplinaire et plus critique. Un «décloisonnement, pour s’inspirer de la richesse d’autres disciplines – la psychologie, la science politique, la sociologie — et comprendre les limites des modèles que nous avons échafaudés jusqu’ici.» C’est une des trois propositions des signataires: décloisonner recherche et enseignements à l’université.

«Il est de la responsabilité des instances dirigeantes des institutions de recherche et, éventuellement, des institutions politiques, de favoriser une forte interdisciplinarité, en créant des espaces et des incitations», explique Paul Dembinski.

Autre axe: les procédures de nominations. Pour les signataires, au moment de recruter de nouveaux professeurs, il faut tenir compte de leur intérêt pour la résolution des problèmes socio-économiques ainsi que pour «l’équité, la stabilité et la durabilité du système économico-financier.»

 

Une recherche moins unilatérale

«Actuellement, on impose un conformisme aux jeunes qui veulent faire carrière dans l’académie», note Paul Dembinski. Pour Rajna Gibson, «lorsqu’on enseigne, on transmet implicitement un système de valeurs aux étudiants. Le fait d’en parler est important aussi».

Les signataires proposent donc d’élargir les critères d’évaluation de la recherche. La pertinence, le contenu, le caractère interdisciplinaire des articles ou livres publiés doit compter, et «pas seulement le nombre de publications dans quelques revues monolithiques.»

Pour Paul Dembinski, qui dirige aussi l’Observatoire de la finance à Genève, les signataires ne visent surtout pas à l’instauration d’un «ministère du penser vrai». «Malgré tout, les bases institutionnelles peuvent se verrouiller toutes seules, explique l’économiste. L’idée, c’est de dire: Mesdames et Messieurs en charge du politique, ne laissez pas ces institutions se refermer sur des dogmatismes.»

Partant de l’idée que les petits ruisseaux peuvent faire des océans, les signataires souhaitent susciter le débat. «Il est trop tôt pour en parler, mais nous envisageons des manuels à écrire, des revues à lancer», assure Paul Dembinski, qui constate que la démarche, toute fraîche, semble déjà s’attirer pas mal de soutiens, même si elle risque aussi de faire grincer pas mal de dents. Un processus est en marche.

Extraits

«Cet appel est à la fois public et international et s’inscrit dans un cadre plus large d’initiatives convergentes. En effet, dans les conditions actuelles, le monde académique ne semble plus en mesure de former des esprits ouverts, novateurs et responsables, susceptibles d’affronter les défis actuels et ceux à venir. Cette situation n’est limitée ni à la Suisse, ni à l’Europe. La recherche doit contribuer au bien-être commun et non pas produire des analyses complaisantes sur les supposés bienfaits de la financiarisation de l’ensemble du système économique obtenus grâce aux avantages présumés de l’innovation et de la spéculation financière.»

«Il est impératif de dépasser ainsi les discussions à huis clos entre spécialistes tous coulés dans le même moule. Par construction, de telles discussions sont incapables de remettre en question leurs propres présupposés. La situation actuelle requiert donc l’ouverture de ces disciplines à une investigation fondamentale qui est nécessaire pour apporter la distance nécessaire à leur régénérescence. Cet effort se heurte à une résistance interne forte et doit donc trouver des relais extérieurs. Pour affirmer un pluralisme d’approches, il convient donc de mettre en discussion les fondements (épistémologiques, éthiques et anthropologiques) des disciplines d’économie, de finance et de gestion.»

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