Les crises poussent les Suisses vers leur histoire

Les crises poussent les Suisses vers leur histoire

La protection de l’environnement, un nouveau champ de recherche de l’historien. Comme le montre ce cimetière sauvage de voitures en 1965, les mentalités ont bien changé.

(RDB)

François Walter aborde à son tour l’histoire de la Suisse. A travers cinq petits livres, ce professeur de l’Université de Genève ambitionne de diffuser le savoir académique auprès d’un public que les récentes crises ayant frappé le pays a rendu sensible à l’histoire nationale.

Plusieurs livres consacrés à l’histoire suisse sont sortis de presse au cours des derniers mois. Les bibliothèques des amateurs du genre pourront désormais s’enrichir d’un nouvel ouvrage avec l’Histoire de la Suisse de François Walter.Autrefois, l’histoire suisse était considérée comme un peu ennuyeuse. Mais depuis quelques années, l’intérêt du public semble être ravivé. Peut-être parce que les évènements qui touchent la Suisse se bousculent.

swissinfo.ch: Il s’est passé beaucoup de choses en Suisse ces trente dernières années. Quel est votre regard d’historien?

F. W. : Ce qui me frappe, c’est d’une part à quel point la Suisse est imbriquée dans les réseaux internationaux. C’est-à-dire que les Suisses ne maîtrisent pas totalement leur destin mais qu’ils sont pris dans l’évolution du monde. C’est l’une des spécificités de notre histoire; on s’aperçoit que de tous temps l’histoire de la Suisse a été en phase avec celle de l’Europe et du monde.L’autre aspect qui m’interpelle, ce sont les incertitudes du temps. Il est frappant de voir à quel point la Suisse se trouve depuis 2001 prise dans des tourbillons de problèmes, d’accidents et d’affaires (incendie du tunnel du Gothard, crash du vol SR111, affaire UBS, grounding de Swissair, etc.). Cela a produit dans la conscience collective un choc dont les effets sont encore à mesurer. Mais la confiance dans le système est ébranlée et tous les mythes suisses sont en train de s’écrouler, ce qui est totalement nouveau. Prenons l’exemple du Conseil fédéral. Dieu sait si le peuple avait une confiance totale dans son gouvernement. Mais maintenant, il se rend compte que ses conseillers fédéraux sont hésitants, manipulés, qu’ils ne savent pas quelle décision prendre. Ils ont beau s’agiter devant les médias, mais rien ne se passe. Il y a une perte de confiance absolument extraordinaire dont on va mesurer les effets dans les années à venir. Et ça, je crois que dans l’histoire suisse, on ne l’a jamais vécu.C’est la raison pour laquelle l’histoire de la Suisse est à la mode, parce que c’est face à ces incertitudes que les gens ont besoin qu’on leur dise comment ce pays s’est constitué, comment s’est façonné le lien social. Donc produire un récit de l’histoire suisse, je crois que c’est tout à fait d’actualité!

swissinfo.ch: Malgré l’intérêt du public, on serait tenté de dire: encore un livre sur l’histoire suisse… Qu’apportez-vous de nouveau?

François Walter: Il existe effectivement un engouement pour l’histoire de la Suisse depuis quelques années. On a vu paraître un certain nombre d’ouvrages dont l’objectif était surtout la vulgarisation, bien sûr au sens positif du terme.Je me suis dit qu’il était nécessaire de revenir avec une autre série de livres, sous une forme un peu différente, dans un esprit nouveau, car il faut faire connaître au grand public les résultats de la recherche universitaire. Les autres ouvrages étaient grand public et n’avaient pas la prétention d’innover. Il était donc indispensable de faire l’exercice, puisque la dernière fois qu’il y a eu une histoire de la Suisse de type universitaire, c’était au début des années 1980 avec la Nouvelle histoire de la Suisse et des Suisses.Depuis cette époque, la recherche historique a ouvert de nouveaux chantiers et on fait aujourd’hui l’histoire de manière assez différente.

swissinfo.ch: En quoi est-ce différent?

F. W. : L’histoire d’alors était axée sur les «structures». On voulait expliquer l’histoire par le grand mouvement de l’économie et de la société. Ces grandes structures sont censées expliquer le cours de l’histoire.Depuis, ce qui a changé, c’est qu’on s’intéresse bien entendu toujours à l’économie et aux grands mouvements de la société, mais on donne une place beaucoup plus grande aux acteurs de l’histoire. On en revient à une histoire qui est très incarnée.Concrètement, on s’intéresse beaucoup plus aux aspects culturels, par exemple, à la manière dont les gens perçoivent le monde qui les entoure, à la manière dont ils réagissent aux différentes expériences qu’ils vivent. C’est un point de vue qui est singulièrement neuf dans la démarche historique.

swissinfo.ch: Ne tournez-vous pas un peu le dos à la «nouvelle histoire»?

F. W. : On ne cesse de faire de la nouvelle histoire; tout est nouveau. L’histoire continue toujours, elle n’est jamais terminée. Le public pense souvent que lorsqu’on a écrit un gros livre de 500 pages sur une question, c’est terminé. Ce n’est pas le cas.Ce n’est pas qu’on va découvrir des évènements nouveaux ou qu’on va en corriger la date. C’est simplement le point de vue qui change. On regarde les choses différemment.Prenons l’exemple de la problématique de l’environnement qui est envahissante aujourd’hui. Il y a trente ans, personne ne parlait de cela. Donc, écrire l’histoire aujourd’hui, c’est aussi l’écrire avec ce regard nouveau qui est le souci de nos contemporains pour des questis environnementales. Dans mon livre, je restitue ce rapport à la nature et à l’environnement dans les différents contextes du passé. Je me préoccupe du changement climatique qui a eu lieu à la fin du XVIe siècle, parce que je pense que cela a des résonnances très concrètes avec les inquiétudes qui sont les nôtres aujourd’hui.

swissinfo.ch: Quel est votre public-cible?

F. W. : On prend peur lorsque l’on dit «universitaire». J’essaie de rendre les choses accessibles, c’est-à-dire que je propose un récit de l’histoire de la Suisse.C’est aussi l’un des grandes nouveautés de mon entreprise. Je suis seul à l’écrire, alors que dans l’histoire universitaire, on a souvent tendance à confier le moindre paragraphe au spécialiste de la question.Un seul auteur permet de donner une ligne directrice, de faire des rapprochements entre les périodes et de faire comprendre qu’il y a là une véritable construction de l’histoire. Il ne s’agit pas simplement d’agréger des paragraphes très savants et ultra-spécialisés.J’essaie de rendre les choses accessibles. Ma grande préoccupation est de répondre aux questions que les gens se posent aujourd’hui et pas simplement de livrer de l’information ou de l’érudition.Olivier Pauchard, swissinfo.ch

Le livre

L’Histoire de la Suisse de François Walter est publié aux Editions Alphil (Presses Universitaires Suisses)Cette histoire paraît en cinq volumes. Ils sont publiés tous les six mois depuis septembre dernier. Pour l’heure, deux des cinq volumes sont déjà disponibles dans le commerce.1. L’invention d’une Confédération (XVe – XVIe siècles)2. L’âge classique (1600-1750)3. Les temps des révolutions (1750-1830)4. La création de la Suisse moderne (1830-1930)5. Certitudes et incertitudes du temps présent (de 1930 à nos jours)

Fin de l’infobox

Biographie

François Walter est né en 1950. Il a fait ses études à l’Université de Fribourg où il a obtenu son doctorat en 1981. Il est actuellement professeur ordinaire d’histoire au Département d’histoire générale de l’Université de Genève. A l’étranger, il a notamment été professeur invité à l’Université Laval à Québec et à l’Université Paris I Panthéon Sorbonne. Il est l’auteur de 9 livres et de plus de 160 articles scientifiques. Il est notamment spécialisé dans l’histoire du paysage et de l’environnement et l’histoire des risques et des catastrophes.

Fin de l’infobox