Le Paléo Festival rendu aux charmes de deux Anglaises

Le Paléo Festival rendu aux charmes de deux Anglaises

Une prestation majuscule pour PJ Harvey à Nyon Jeudi.

(Keystone)

La première était parmi les artistes les plus attendus de cette 36e édition du Paléo, la seconde conquiert ses galons après un premier album largement célébré. Jeudi soir, PJ Harvey et Anna Calvi ont, chacune à sa manière, ensorcelé les festivaliers.

L’Angleterre, vue du Paléo, a au moins une vertu. Celle d’avoir enfanté PJ Harvey et Anna Calvi. Les deux pointures de la scène rock britannique, la première au firmament, la seconde en pleine éclosion, se produisaient jeudi soir dans le cadre du grand Open air suisse. Presque coup sur coup, à quelques jets de pierres ou de roses.

Entre les deux miss, une génération ou presque. Une bonne dose de tempérament partagée aussi et même, pour une partie de la critique, une certaine filiation. Pas faux, à priori. Anna Calvi évoque par sa voix et son énergie les débuts de son ainée.

Sauf que, à Paléo, le public a surtout eu droit à leurs différences. Anna Calvi jouait d’abord, sur une scène secondaire. Veston de velours noir satiné sur chemise rouge, raie stricte et chignon, la jeune Anglaise arborait look et rigueur d’une écuyère andalouse.

Un visuel étudié, une sorte d’épure latine, pimenté par les rouges et les violets de l’éclairage: Anna Calvi est allée à bonne école, celle du cinéma. Un 7e art qui transpire par tous les pores de sa musique. Son rock, extraverti, vénéneux, joué à trois ou quatre musiciens, fonctionne par séquences et ses compositions ont parfois la structure complexe de cathédrales, que visiteraient Sailor et Lula.

Quelque chose d’américain

Alternant les moments très rentre dedans, la tentation épique et la moiteur des fins de nuit au cabaret, la musique d’Anna Calvi a quelque chose d’américain. Une sorte de swing intrinsèque, dominé par une voix dense et puissante, que l’Anglaise dote d’un vibrato récurant.

Souveraine et charismatique, Anna Calvi l’est aussi à la guitare, qu’elle semble approcher comme un piano ou un orchestre. Elle en tire des échappées rares, loin des automatismes, avec un sens consommé de la saturation dissonante et de la réverbération. Voire de l’espagnolade, sans chiqué.

A un média canadien, comme pour signaler qu’elle n’a pas fini de faire parler d’elle, Anna Calvi confiait récemment que «jouer de la musique est la chose la plus naturelle du monde pour moi. C’est ce qui m’amène à m’abandonner en concert. (…) Je me sens plus forte sur scène que dans la vie de tous les jours».

Beauté de la nécessité

Après le succès public d’Anna Calvi, le triomphe de PJ Harvey. Polly Jean, c’est la dimension supérieure. Une artiste mature, en pleine possession de ses moyens, qui a offert aux festivaliers un set extraordinairement vital, humble, pensé comme un puzzle, en vingt titres.

Sa musique, plus abstraite que celle d’Anna Calvi, évite tout décorum, toute décoration. Presque austère, elle a la beauté de la nécessité, elle touche, puis envahit l’auditeur. Sans surprise, certains festivaliers n’ont pas suivi, largués par l’évolution la plus récente de l’Anglaise, passée du rock sec comme un coup de trique à une musique plus proche de la folk et des musiques traditionnelles anglaises, augmentée d’une voix titillant les aigus et de judicieuses dissonances.

Aux côtés de titres plus acoustiques qu’une petite salle intime aurait mieux mis en valeur, PJ Harvey a aussi rendu sang et énergie aux anciens Poket Knife, Angelene, The Sky Lit Up, C’mon Billy et autre Down by the Water. De quoi établir la cohérence de son parcours.

Coiffée d’un corbeau, vêtue de pied en cape de noir couturier, PJ Harvey, toute en grâce sobre et légère, s’était placée dans un coin de scène, jonglant entre le chant métallique de l’autoharpe et les guitares. A sa gauche, devant leurs instruments souvent vintage, ses trois comparses musiciens, en gilet ou redingote. Eclairage retenu, jouant sur les clair-obscur.

La réaction aux choses

«Je suis très viscérale, en ce sens que je ressens les choses très profondément, déclarait-elle récemment à un journal anglais. Je m’énerve contre ce que j’entends jour après jour, je crie après la radio, la TV. En fait ça me rend malade ou me donne envie de pleurer. En même temps, j’aime rire aux larmes. Je réagis aux choses.»

L’engagement de son pays en Afghanistan et en Irak fait partie de ces choses. Et plus généralement les conflits qui ensanglantent le monde, thématique déclinée tout au long de son dernier opus, Let England Shake. A hauteur d’homme, au raz de l’affect.

Cet évidemment cette matière qui formait la trame du concert de jeudi. Avec des temps forts, bouleversants. Deux notamment. All And Everyone, entamé comme une épure ensuite rendue à l’orage.

Death was everywhere,in the airand in the soundscoming off the moundsof Bolton’s Ridge.Death’s anchorage.When you rolled a smokeor told a joke,it was in the laughterand drinking waterit approached the beachas strings of cutters,dropped into the sea and lay around us.

Autre sommet du set de PJ Harvey jeudi, In The Dark Places. Ralenti, lourd, charpenté d’accords entrés en dissonance. Grunge.

We got up early,washed our faces,walked the fieldsand put up crosses.Passed throughthe damned mountains,went hellwards,and some of us returned,and some of us did not.

Tout à la fin du concert, PJ Harvey a décoché un cri. Ovation.

Paléo

La 36e édition du Paléo festival a lieu à Nyon, sur les bords du Lac Léman, jusqu’au dimanche 24 juillet. 102 artistes, dont 83 sont à Paléo pour la première fois, participent à ces 6 jours et 6 nuits de musique et de fête, sur et autour de 6 scènes et plus de 200 stands. 230’000 spectateurs sont attendus pour assister aux 200 concerts et spectacles.

En 1976, le «First Folk Festival», ancêtre du Paléo, attirait 1800 spectateurs sur trois jours trois jours dans la salle communale de Nyon. Un temps installé sur la prairie de Colovray, le Paléo Festival occupe depuis 1990 le site de l’Asse, une prairie de plus de 15 hectares située au nord de la cité de Nyon. Son budget atteint 23 millions de francs.

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PJ Harvey

Monument de la scène rock alternatif, l’Anglaise (1969) a dix albums à son actif. Du rock souvent énervé du départ, elle a évolué vers une musique plus contrastée et lyrique, plus proche du songwriting.

Auteur-compositrice et multi-instrumentiste (guitares, sax, piano, autoharpe…), Polly Jean Harvey a collaboré avec Nick Cave, Marianne Faithfull, Tricky, Thom Yorke ou Björk.

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Anna Calvi

La Londonienne (1982) travaille depuis 2006. Adoubée par Brian Eno, elle n’est pas sans évoquer par sa musique et sa voix les géantes Patti Smith et PJ Harvey.

Son premier album, sorti en janvier dernier et produit par le batteur de PJ Harvey Rob Ellis fait un carton dans toute l’Europe. Il est en lice pour l’obtention de plusieurs prix musicaux.

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